Autour de Portnoy

Lors de sa publication en 1965, le troisième roman de l’écrivain américain Philip Roth, fit grand bruit. Avec Portnoy et son complexe, l’auteur américain livrait un récit polémique et subversif, tant par ses descriptions sexuelles crues que par son personnage empêtré dans des obsessions sans fin. Pourtant, ce texte est aussi celui d’un regard tendre et subtil sur la société juive américaine d’alors. Pour Tenou’a, le psychanalyste Stéphane Habib se livre à un exercice littéraire inédit: nous relater un entretien fictif entre le Dr Else Babel, une jeune psychanalyste de son invention, qui porte la contradiction au Dr Spielvogel (le psychanalyste de Portnoy dans le roman).

Le 9 avril 2016, le Docteur Else Babel, psychiatre et psychanalyste, s’est entretenue avec le Docteur Spielvogel, psychiatre et psychanalyste. En cette journée désormais décisive, nombre de sujets furent abordés, tous tournaient autour d’Alexander Portnoy, ancien patient du Dr Spielvogel et à propos duquel il écrivit un long article qui les fit entrer lui et son analysant d’un seul et même coup de plume – nous avions d’abord pensé écrire « d’un seul coup d’aile », ou « d’elle » pour l’obsession des femmes dont il sera question ou « d’EL » pour celle de Dieu – dans l’histoire de la psychopathologie et dans celle de la littérature. En effet, un certain Philip Roth, écrivain américain, se sera emparé de l’histoire du patient traité par Spielvogel pour en faire matière à roman. On dit aujourd’hui de ce Portnoy’s Complaint ou Portnoy et son complexe qu’il a été vendu plus de cinq millions d’exemplaires. Le Dr Babel a accepté de publier un court passage de cet entretien dans notre revue.
Qu’elle en soit ici remerciée.
Si, à tout hasard, vous ne faisiez pas partie desdits cinq millions, il serait bon que nous vous indiquions ceci avant lecture : Le roman de P. Roth – aucun jugement de la rédaction (AJDLR) – tourne autour de la vie d’Alexander Portnoy. En somme, il s’agit de l’histoire d’un enfant juif dans une maison juive dans un quartier juif dans ses rapports avec un papa juif une maman juive une sœur juive et avec son sexe, à l’usage (parfois singulier) dudit par Alex, donc.
Mais alors « juif » qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça veut dire?
Et « sexe » ? Qu’est-ce que c’est ?

Il y a dans l’entretien entre Spielvogel et Babel que nous vous proposons, quelque chose de la rencontre des Anciens et des Modernes, de la querelle, dit-on plus souvent de cette rencontre. Nous laissons à nos lecteurs le soin de juger de la pertinence de l’expression.

Dr Else Babel – Dr Spielvogel, je ne peux commencer cet entretien que vous m’avez fait l’honneur d’accepter sans citer votre décou- verte, votre invention et ce qu’il faut bien ap- peler votre apport, oui, votre contribution à l’histoire de la psychanalyse. En effet, c’est une chose rare, vous avez, à la suite de la cure d’Alexander Portnoy, isolé et dégagé un nou- veau complexe qui, tout naturellement, ce fût le cas pour les désormais classiques de Freud, porte le nom de votre patient, « Le complexe de Portnoy ».

Dr Spielvogel – Je suis moi-même très ho- noré de ce que vous êtes en train de dire et vous avez parfaitement raison, je le crois. Je dois tout, enfin… tout… disons, beaucoup, à mes patients. À travers le « complexe de Portnoy » que vous allez rappeler, n’est-ce pas, je rends hommage à chacun d’entre eux.

Babel – Nous commençons donc sous les meilleurs auspices. Bref, je vous lis. C’est très inspiré que, dans l’Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, à la page 909 du volume XXIV, vous avez choisi pour titre à votre article le plus célèbre : « Le Pénis éperdu ». Dès ici, il y a selon moi matière à discussion pour ce qui concerne Portnoy. Et puis, à jouer avec votre « Pénis éperdu », c’est un peu équivoque mais pardon, l’inconscient aime rire, donc à jouer avec votre titre, et par- don pour les digressions mais c’est ma pente, couplée à l’habitude de ne pas finir mes phrases, bref, je vous rétorquerais volontiers qu’avec Alexander, c’est tout bonnement le Pénis qui est perdu.

Spielvogel – Manifestement n’est pas Lacan qui veut ! Vous savez certainement que nous nous sommes fort bien entendu, lui et moi, lors de ses conférences dans nos universités. Je me demande si votre pente digressive n’est pas contagieuse, bon mais bref j’allais vous dire : vous ne pouvez pas lire MON texte ? Peut-être comprendrez-vous alors que s’il y a une chose qu’Alexander n’aura jamais, mais alors jamais perdu, c’est une partie… de pénis. Et qu’on ne vienne pas me parler de circoncision !

Babel – Vous m’enlevez les mots de la bouche, Spielvogel. Et je vois que nous allons avoir des choses à nous dire, Docteur. Parce qu’aujourd’hui, je crois qu’il faut rejouer l’af- faire de la judéité de Portnoy, ce dont vous ne voulez pas qu’on vous parle, pardon, mais je vais vous en parler au contraire. Vous croyez que Juif, le mot juif, le nom juif est un cache-sexe, je pense que sexe, le sexe dans la vie de votre ancien patient, est un « cache- juif ». La défense aura si bien marché que vous n’avez rien vu de cela. Mais repartons du bon pied et de votre texte.

Spielvogel – Il serait temps, non ?

Babel – Il faut le temps pour comprendre, cher Docteur. Je m’en vais vous lire mainte- nant. Non en fait je vais lire l’exergue de ce romancier américain, Philip Roth qui, à part vous et puis un psychanalyste français, Lu- cien Israël, qui lui a consacré un article, est le seul à avoir écrit quelque chose sur Portnoy.

Spielvogel – Roth ? Il s’est bien servi de moi.

Babel – Mais il n’y a pas d’autre moyen de penser et d’écrire que de se servir, justement. Alors voilà l’exergue de son livre, Portnoy et son complexe. « Portnoy (complexe de), (pôrt’-noïkon-plè-ks’), n. (d’après Alexander Portnoy (1933- ). Trouble caractérisé par un perpétuel conflit entre de vives pulsions d’ordre éthique et altruiste et d’irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendances per- verses. Voici ce qu’en dit Spielvogel : « Exhi- bitionnisme, voyeurisme, fétichisme, autoérotisme et fellatio s’y manifestent à pro- fusion, par suite de l’intervention du « sur- moi » du sujet, toutefois, ni ces fantasmes ni ces actes n’engendrent de réelles satisfactions d’ordre sexuel, mais plutôt un insurmontable sentiment de honte et la peur du châtiment en particulier sous forme de castration. (Spielvogel O., « Le Pénis éperdu »…) L’on peu considérer selon Spielvogel, que la plupart des PSYCHANALYSE symptômes reconnus ont pour origine les liens nés des rapports mère-enfant. »

Spielvogel – …

Babel – On ne s’entendra donc pas davantage sur la littérature, Docteur.

Spielvogel – Littérature, vous dites ?

Babel – Laissons, voulez-vous ? Et allons à l’essentiel.

Spielvogel – Mais l’essentiel, vous venez de le lire, Babel.

Babel – Justement, je me demande et vous demande, le temps passant, si, avec le recul, vous n’auriez pas à dire autre chose ? La psychanalyse n’aurait-elle pas à faire quelque chose d’autre, aujourd’hui, de l’aujourd’hui, du monde, du politique, etc. ? Est-ce que vous ne croyez pas que le sexe, tel que vous l’envisagiez alors est, comment dire… fait écran à la vraie question que pose Portnoy ?

Spielvogel – Écran ? Vous appelez ça écran, vous ? Mais c’est la base, non ? Faut-il que je vous rafraîchisse la mémoire ? Que fait Portnoy pendant les repas familiaux ? Que fait Portnoy à l’école ? Que fait Portnoy dans un bus ? Que fait Portnoy à part se toucher le schlong, penser à son schlong, fantasmer des scènes… attendez attendez avec les dessous de sa sœur, avec les collants de sa mère, avec une pomme évidée, avec le morceau de viande qui servira au repas familial… attendez attendez, eh bien puisque vous goûtez Roth et que tout le monde se souvient de cette partie de son livre, « La branlette », tenez le début, je le connais encore par cœur tellement j’étais effaré par le plagiat patent : « Vint ensuite l’adolescence – la moitié de mon existence à l’état de veille passée enfermée dans la salle de bains à expédier mon foutre soit dans la cuvette des cabinets soit au milieu des affaires sales dans le panier à linge, soit, flac, projeté de bas en haut contre la glace de l’armoire à pharmacie devant laquelle je me tenais planté, caleçon baissé, pour voir à quoi ça ressemblait à la sortie. » Je continue ?

Babel – Justement, c’est ça l’écran, ça a pris toute la place et vous ne pouvez pas voir ce que ça couvre. Ce n’est pas à vous que je vais rappeler Freud et les souvenirs de couverture, non ?

Spielvogel – Analyse de comptoir ?

Babel – Comme vous y allez ! Je vous dis juste que vous êtes sous la couverture de Portnoy.

Spielvogel – …

Babel – L’inconscient a le sens de l’humour, allons. Je me répète. J’essaie simplement de vous dire quelque chose que les exemples que vous venez de citer, bien malgré vous, certes, démontrent. C’est que Portnoy avec la singularité, euphémisme, de son rapport au sexe, à la masturbation, à la culpabilité, aux fantasmes et aux femmes, avec cette exubérance, disons que le roman de Roth a rendu inoubliable, eh bien Portnoy aura couvert, avec son sexe ceci, que le problème n’est pas ce qui se montre, le monstre n’est-ce pas, mais ce que le monstre cache péniblement.

Spielvogel – Soyez plus clair si vous croyez pouvoir me porter la contradiction… en dépit de tout bon sens.

Babel – Vous l’aurez voulu. Portnoy avec son sexe cache ce qui est un tremblement de terre insoutenable : qu’on ne peut pas dire « Je suis juif ».

Spielvogel – Quoi ? Mais enfin vous venez de le faire.

Babel – Spielvogel, quand même, ne faites pas ça, s’il vous plaît, pas de facilité. Spielvogel – Et vous pensez quoi avec votre étrange impossible ?

Babel – Je vais être plus simple encore alors. Vous vous souvenez évidemment de Freud : « La névrose obsessionnelle fournit ainsi la caricature mi-comique mi-tragique d’une religion privée. » ?

Spielvogel – C’est le B-A-BA, Babel. Mon ar- ticle…

Babel – … Oui, ne dit pas autre chose et c’est un peu là ma critique.

Spielvogel – Dites !

Babel – On reconnaît dans votre article tout ce que Freud nous apprend de la névrose ob- sessionnelle, de l’homme aux rats, etc.

Spielvogel – Oui et alors ? C’est un cas de né- vrose obsessionnelle superbe, non ?

Babel – Mais justement, en faisant tout naturellement cela, vous vous êtes laissé aveugler, vous avez ramené l’inconnu de l’histoire d’un homme, Portnoy, au connu de l’histoire d’un cas, « L’homme aux rats » et d’un diagnostic, la névrose obsessionnelle. Bref vous faites de la psychanalyse appliquée en plaquant des concepts sur une vie. Et j’ai bien peur que vous ayez ainsi raté ce qui est le vivant d’une vie, son énigme. Votre savoir vous aura bouché les oreilles.

Spielvogel – Ce que vous êtes jeune, Babel.

Babel – Si vous voulez, mais je vous dis une chose : Portnoy ne peut pas dire « je suis juif » et parce que l’impossible c’est précisément cela : dire « je suis… »

Spielvogel – Ah l’identité…

Babel – Vous voyez comme vous ramenez tout à du connu. J’ai justement évité ce mot pour que vous ne compreniez pas, ne croyiez pas comprendre trop vite et nous donner une chance de réfléchir. Mais soit, si vous voulez, oui, l’identité. Eh bien Portnoy nous aura montré qu’il n’y en a pas.

Spielvogel – Édifiant ! Le mot, ou le nom si vous préférez, « juif » apparaît même à toutes les pages du livre de Roth. C’est dire.

Babel – Mais Spiel, justement. Il se répète, le mot, il insiste, le nom « juif », justement parce qu’il ne peut s’affirmer, se poser, tran- quillement et comme tel. Que Portnoy ne peut jamais savoir ce qu’il dit quand il le dit, pas plus que le comprendre lorsqu’il l’entend, or c’est sans doute celui qu’il aura le plus en- tendu de sa vie.

Spielvogel – Pardon mais c’est tiré par les cheveux. Y a « juif » partout parce qu’il n’y a pas de possibilité de dire « je suis juif », c’est ça votre truc qui me contredirait. Franchement ? Des jeux de mots, de petits hasards langagiers ? Encore cette histoire de langues, Babel ? Faudrait vous en remettre, non ? Alors que dans mon texte…

Babel – Puisque vous semblez ne comprendre que ça, reprenons par le sexe.

Spielvogel – J’écoute.

Babel – Vous feriez mieux, car je crois que votre « Pénis éperdu » annonçait ce que vous saviez sans savoir : que votre partie était per- due.

Spielvogel – 7 ans, vous avez 7 ans, Babel

Babel – Si vous voulez, l’oiseau, mais écoutez-moi encore un tout petit peu.

Spielvogel – Je n’ai rien d’autre à faire, chère consœur.

Babel – Vous souvenez-vous du départ de Portnoy en Israël ?

Spielvogel – Évidemment.

Babel – Et comment Roth a-t-il titré ce pas- sage de la vie de votre patient ?

Spielvogel – « En exil ». Mais je vous dirais que je me fous de ce Philip Roth, ce n’est pas lui mon patient.

Babel – Soit. Cependant c’est par vos notes qu’il en arrive à l’exil de Portnoy lors même que celui-ci se trouve en Israël, n’est-ce pas ?

Spielvogel – Il a eu accès à mes notes, c’est vrai. Et donc ?

Babel – Donc ? Donc C.Q.F.D. mais je vais continuer à vous éclairer.

Spielvogel – Faites.

Babel – L’extraordinaire de l’affaire de l’exil ce n’est pas l’impuissance de Portnoy. Soit, pour la première fois de sa vie, il ne bande pas et c’est très remarquable. Mais tout de même. Comment ne pas noter le dérange- ment vertigineux de la possibilité même du « chez soi » ? Comment ne pas voir que dès lors qu’il est supposé coïncider avec soi, dès lors qu’il devrait pouvoir être lui-même avec lui-même, en lui-même et chez lui-même, les ennuis commencent ? Comment ne pas com- prendre que dès lors que la possibilité d’une installation, stable (je viens d’entendre une femme rabbin développer cette idée dans son cours) est avancée, la catastrophe arrive ?

Spielvogel – Mais il ne bande plus ! Vous ne pouvez pas le nier. Il est en Israël et il ne bande plus.

Babel – Et je ne le nie pas. Mais ce qui lui ar- rive, c’est l’impossible. L’impossible de l’identité fixe et figée, glacée, claustrée en soi. Et c’est la révélation de cela en même temps. Et les problèmes commencent. Et c’est infini. Et il faut que ce le soit.

Spielvogel – Alors, pas d’identité, c’est ça ?

Babel – Mais ce n’est pas un drame, Docteur. C’est une promesse. C’est un passage ouvert. C’est peut-être interminable… et donc… la chance de l’à-venir.

Spielvogel – …

EN LADAVAR SOF* (N.D.L.R.)
* « Ça n’en finit plus »