Hommage à Georges Kiejman

Hommage prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur lors des funérailles de Georges Kiejman le 12 mai 2023 à Paris

Hommage prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur lors des funérailles de Georges Kiejman
le 12 mai 2023 à Paris

« J’ai été, je pense, écrit Georges Kiejman, un avocat talentueux, peut être l’un des plus doués de mon temps, j’ai été proche de grands hommes, de Pierre Mendès France à François Mitterrand. J’ai eu la chance inouïe de servir mon pays dans plusieurs gouvernements, j’ai rencontré des mentors généreux et des femmes délicieuses […] j’ai été le conseil du monde de l’édition et de celui du cinéma… mais, malgré toutes les joies que j’ai pu connaître, je resterai jusqu’à la fin, ce petit Juif polonais, né en France, dans le drame et la misère, un ‘‘petit chose’’ né sans culture qui a grandi avec peu de mots. Un sentiment d’illégitimité me poursuivra jusqu’à la fin ».
(Extrait de L’homme qui voulait être aimé de Georges Kiejman et Vanessa Schneider, Grasset, 2021)

Avant d’essayer de dire ensemble l’homme, l’ami, le père, le grand-père, l’avocat, et tant d’autres choses encore, avant de raconter la très légitime affection que nous lui avons porté, je veux dire les mots de la tradition juive, faire entendre cette liturgie ancestrale, celle que nous nous sommes transmis de génération en génération pour accompagner nos deuils, et pour dire nos douleurs ; je veux énoncer ces mots à la mémoire de Georges Kiejman, de celui qui fut à la fois et simultanément un « petit juif », et un très grand Homme, une petite chose et un grand mentsch. Un enfant de l’histoire juive et de l’Histoire tout court.

Georges me disait souvent qu’il n’aimait pas beaucoup les rabbins. C’est étrange: il avait pourtant insisté pour que je sois là aujourd’hui et je ne sais pas si je dois cela au fait d’être « une » rabbine, c’est à dire pas tout à fait un rabbin ou aux conversations que nous avions depuis des années tous les deux sur le judaïsme. 

Nous parlions ensemble de la possibilité d’être très juif et très laïc, de la façon dont le judaïsme se fiche pas mal en réalité de votre croyance, mais exige de vous autre chose, une certaine façon d’être au monde qui s’autorise parfois à dire à Dieu, « va voir là-bas si j’y suis ». Un judaïsme d’Histoire et d’histoires qui sait ce qu’il doit au temps qu’il traverse, et aux petites histoires, drôles ou tragiques, qui font sa grandeur.

Le judaïsme de Georges Kiejman n’allait sûrement pas puiser dans le registre de la foi ou des prières mais dans celui de la mémoire et de la justice. Le judaïsme d’un père assassiné et dont il s’agit d’honorer le souvenir. Le judaïsme d’une mère qui, malgré une certaine froideur, l’avait sauvé. Le judaïsme paradoxal d’un enfant berrichon, élevé chez les Jésuites ou enfant de chœur mais qui, toute sa vie, se posera la question de la justice, de la défense, de la dignité, et de la transmission.

C’était le judaïsme d’un « survivant ». Et c’est ce mot, plus que n’importe quel autre, qui me vient à l’esprit quand je pense à lui. Georges a « survécu » aux drames, aux deuils, aux passions, à des chagrins d’amour, à la politique, à des rêves parfois un peu démesurés.

Il a survécu à la misère d’une enfance sans père, et sans aucune ressource. Et de cette survie en un mot, il a fait une « sur-vie » en deux mots…
Dans tous les domaines ou presque, dans tous les chapitres de son existence, il a pris soin de faire de sa vie un « plus grand que la vie ». Nous accompagnons un sur-vivant, autodidacte et champion du savoir, qui a navigué avec autant d’aisance et de charme dans le monde des avocats, des éditeurs, du cinéma que dans celui de l’amitié et de l’amour. 

Je voudrais juste ajouter un mot plus spécifiquement adressé à ses enfants que j’ai eu la chance de côtoyer ces derniers jours pour préparer cette cérémonie. Il n’est pas simple d’enterrer un papa dont la notoriété et le chemin de vie rend le deuil très public. Georges a eu la chance et l’honneur, aux cotés de votre maman, de vous voir grandir, tous les trois.
Je crois qu’il avait une immense fierté pour ce que vous êtes devenus, la façon dont vous n’avez pas cherché à imiter un chemin mais avez trouvé chacun votre voie. Cette fonction de père et de grand-père fut l’un des grands rôles de sa vie, surtout pour lui, un homme qui a avait dû se construire sans père ni grands-parents

Vous seuls saviez que, derrière l’immense avocat, derrière l’homme du tout-Paris, il y avait d’abord celui qui crée pour vous un monde enchanté, une « forêt magique » dans un des placards de l’appartement, un paradis dans la maison de Belle-Île, un homme qui, dans une même phrase peut vous parler de Hannah Arendt, des dernières séries Netflix, et de l’intérêt des sushis à l’ananas. Autant de curiosités et de visages pour un homme qui considérait n’avoir jamais dit son dernier mot, un homme qui a fait souvent, et particulièrement ces derniers mois, de sacrés pieds-de-nez à la mort.

Hier en vous parlant, je vous ai demandé à plusieurs reprises si votre père avait un autre nom, un nom juif comme on en donne parfois notre tradition. (On a souvent un autre nom en hébreu ou en yiddish, donné par nos parents ou par notre histoire). Vous m’avez répondu qu’il ne s’appelait que Georges mais, en vous écoutant, je ne pouvais m’empêcher de penser à un personnage de la Bible dont l’histoire résonne avec la sienne.

Alors, même si Georges Kiejman n’aimait pas beaucoup les rabbins, je voudrais maintenant lui raconter une petite histoire biblique, comme aiment les faire les rabbins. 
Il était une fois, il y a des milliers d’années, un homme qui n’avait pas grandi dans la misère du Belleville de l’après-guerre mais dans le luxe d’un palais. Cet homme se savait l’héritier d’une histoire douloureuse et complexe et il fréquentait, lui aussi, beaucoup les palais de justice. Son nom était Salomon. Il fut juge (pas avocat), mais il devint surtout un roi, figure lumineuse, non pas du tout-Paris mais du tout-Jérusalem.

Et Il fut surtout, selon la légende, le plus grand séducteur de la Bible, celui qui pouvait dire, exactement comme Georges Kiejman l’a écrit : « Je ne m’ennuie jamais avec les femmes et je ne peux pas dire la même chose des hommes ».

Le Salomon de la Bible a écrit de nombreux livres, très célèbres. Parmi eux, l’un est le plus grand des chants d’amour, le Cantique des cantiques, un autre est le texte le plus déprimant et mélancolique qui soit : le livre biblique de l’Ecclésiaste. Alors les rabbins et les sages se demandent comment il est possible que le plus grand livre érotique et le livre du plus grand dépressif soient l’œuvre du même homme. La réponse est simple: seuls les grands mélancoliques sont de grands amoureux, et vice versa. Ceux qui survivent sont ceux qui sur-vivent et qui savent faire des pires douleurs les plus grands élans de vie.

Nous accompagnons aujourd’hui un héritier du roi Salomon, enfant du 20e siècle, petit juif polonais et grand homme français, grand avocat et immense survivant, un être qui laisse dans le monde de puissantes traces et une capacité « royale » à nous guider, à nous inspirer pour que nous puissions encore et encore dire à sa mémoire : lehayim, à la vie ! Que la mémoire de Georges Kiejman soit une bénédiction et que son âme soit solidement accrochée au fil de nos vies.