Serge Klarsfeld: “Zemmour s’attaque aux Musulmans d’une façon qui rappelle l’hitlérisme”

© Céline Nieszawer

Propos recueillis par Francis Lentschner

Éric Zemmour présente une image du gouvernement de collaboration de Vichy selon laquelle Pétain aurait cherché à sauver les Juifs français. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Je pense que l’extrême droite considérera toujours que Vichy a sauvé les Juifs parce que, sous Vichy, trois quarts des Juifs ont survécu. Et nous considérons que le quart des Juifs qui ont péri – et il ne s’agit pas de quelques Juifs, il s’agit de 80 000 Juifs – aurait pu être sauvé si Vichy n’avait pas été extrêmement antisémite. Vichy a adopté un statut des Juifs de sa propre autorité, spontanément, sans demande allemande. Et lorsque l’antisémitisme d’exclusion de Vichy, c’est-à-dire la dépossession des Juifs, de faire des Juifs des parias, etc., lorsque cet antisémitisme d’exclusion a été confronté à la demande allemande de remplir les trains de Juifs pour la déportation vers une destination périlleuse, Vichy a choisi de sacrifier les Juifs étrangers. Vichy ne répondait pas alors à un ultimatum allemand, ce n’était pas une demande de Hitler : les représentants de la SS en France avaient demandé cette mesure d’arrestation et de livraison des Juifs, et Vichy aurait dû répondre : faites-le vous-mêmes, nous ne le ferons pas.

D’un côté, il y a les partisans de Vichy qui prétendent que Vichy a sauvé les trois quarts des Juifs, et de l’autre les historiens qui disent que Vichy est responsable, et c’est du côté des historiens que se situe la vérité historique parce que les Juifs ont été arrêtés dans l’année 1942 quasiment exclusivement par des uniformes français. C’est ça le déshonneur de Vichy. Le déshonneur de Vichy est moins la collaboration économique, la collaboration politique, la collaboration militaire, que la collaboration policière qui s’est exercée contre les familles juives. Or Vichy disposait d’une grande marge de manœuvre, Vichy protégeait les militaires allemands, la police française garantissait la sécurité des troupes allemandes, l’économie française travaillait à plein pour l’économie de guerre allemande, la flotte de Toulon était neutralisée et Vichy défendait son empire contre les Anglais. Donc Vichy avait, en 1942, quand la demande allemande a été présentée, une marge de manœuvre bien suffisante pour refuser totalement d’arrêter les Juifs. Donc Vichy est responsable de la déportation d’un quart des Juifs. Et les trois quarts des Juifs qui ont été sauvés, on le voit dans les documents allemands, c’est grâce à la pression de l’opinion publique et des églises qui ont obtenu du gouvernement de Vichy qu’il freine sa collaboration policière avec la Gestapo. Et, quelques mois plus tard, les défaites allemandes ont rendu Vichy plus réticent pour coopérer massivement à l’arrestation et à la livraison des Juifs.

On est tout de même surpris qu’on puisse aujourd’hui prôner de telles thèses dans la mesure où vous avez rendu public il y a 12 ans l’archive originale du document établissant le statut des Juifs annoté de la main de Pétain…

Tout à fait, mais il s’agit là d’un antisémitisme d’exclusion, on exclut les Juifs de la société mais on donne des garanties par les discours qu’on ne touchera pas aux Juifs « honorables ». Il n’est pas encore question de déportation en 1940 lorsque ce document est rédigé. Mais durant l’été 1942, il s’agit de l’antisémitisme d’extermination allemand auquel s’associe le gouvernement de Vichy. Vichy est alors un gouvernement profondément antisémite qui, en plus, veut se débarrasser des Juifs étrangers. Quand les Allemands demandent les Juifs, instinctivement, Vichy propose en premier lieu les Juifs étrangers, gardant pour plus tard une décision sur le sort des Juifs français. Dans un premier temps, les Juifs français sont protégés de la déportation, du moins en principe, parce que dans les faits, les enfants français des Juifs étrangers – ils sont tout de même 4 500 en 1942 à être déportés – sont des Français, et ils sont déportés, et pratiquement aucun d’entre eux ne revient. Et d’autres Juifs français qui ont été arrêtés parce que la préfecture de police les a arrêtés massivement au cours de la rafle du 20 août 1941 et que d’autres ont été arrêtés parce que la réglementation antijuive est très dure. Ces Juifs-là, lorsqu’il n’y a plus assez de Juifs étrangers pour remplir les trains en septembre 1942, le secrétaire général à la Police, Bousquet, les donne aux Allemands pour qu’ils soient déportés – ils sont environ 2 500 Juifs français qui partent à ce moment-là.

Vous le militant de la mémoire, comment ressentez-vous, aujourd’hui, le fait que ce négationnisme de Zemmour devienne un argument électoral en 2022 pour se faire élire à la présidence de la France, et comment l’expliquez-vous ?

Pour moi, il était certain que, jusqu’à la fin des temps, s’il y a une extrême-droite, elle dira toujours que Vichy a sauvé les Juifs. Cela, ce n’est pas une surprise, ça va ça vient au gré des prétendus historiens. Donc je ne suis pas surpris mais je suis agacé, douloureusement, du fait que c’est un Juif qui se présente comme un des champions de l’extrême-droite et d’une extrême-droite qui entend réhabiliter le régime de Vichy en disant que Vichy a fait de son mieux et a sauvé les Juifs. Cela m’irrite profondément, mais m’irrite encore plus profondément le fait que Zemmour s’attaque aux Musulmans d’une façon qui rappelle l’hitlérisme, c’est-à-dire « il faut se débarrasser des Musulmans ». Mais il ne dit pas comment s’en débarrasser, or ces Musulmans sont des citoyens français pour la plupart. Hitler disait la même chose : « il faut se débarrasser des Juifs », et on a vu comment il s’est débarrassé des Juifs. Il existe des Juifs d’extrême-droite, on a vu Goldstein* massacrer des dizaines de Musulmans dans une mosquée, il y a des Juifs animés de pulsions violentes ; les Juifs sont comme tous les peuples.

Croyez-vous qu’il faille lutter contre Zemmour en tant que Juifs ou en tant que Français ?

Il faut combattre Zemmour en tant que Français. En revanche, en tant que Juif, je dis qu’il prône des thèses bestiales, je l’ai d’ailleurs encore récemment qualifié de renégat par rapport aux valeurs juives qui sont des valeurs de respect des étrangers, et d’humanité tout simplement. Qu’un Juif soit à la tête de la partie la plus extrême de la droite extrême, c’est quelque chose de relativement paradoxal. Je suis profondément opposé à tous les extrêmes, donc je m’insurge contre Zemmour.

* Le 25 février 1994, jour de Pourim 5754, Baruch Goldstein, médecin israélien d’origine américaine, tue 29 personnes et en blesse 125 à l’aide d’un fusil-mitrailleur dans la mosquée du Caveau des Patriarches à Hébron.

  • Antoine Strobel-Dahan
  • Delphine Auffret
  • Hélène Waysbord

Hélène Waysbord: La Chambre de Léonie

Confinée dans sa maison de Normandie, Hélène Waysbord entend à la radio ce conseil : profiter de cet enfermement pour lire ou relire À la recherche du temps perdu de Proust.
Elle le prend au mot et écrit, en même temps qu’elle lit, un texte par-dessus un autre texte, qui deviendra La Chambre de Léonie.
Hélène Waysbord, agrégée de lettres classiques, est d’abord enseignante avant de devenir haut fonctionnaire auprès notamment de François Mitterrand. En 2013, elle publiait le bouleversant L’amour sans visage (voir Tenou’a n° 152-153 Été-Automne 2013) dans lequel elle revenait sur son destin d’enfant cachée et sur la tragique disparition de ses parents, assassinés durant la Shoah.

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