Ismaël & Isaac: changer notre regard

Les discours politique et œcuméniques contemporains fourmillent de références aux fils d’Abraham, Ismaël et Isaac. Les frères sont convoqués avec la volonté de souligner les liens de fraternité qui existent entre juifs et Arabes. Ismaël est le symbole des Arabes, des musulmans et aussi des Palestiniens, Isaac celui du peuple juif et d’Israël. Mais à quel point est-il pertinent de penser le conflit israélo-arabe en ces termes? Après tout, quelle relation entretenaient Ismaël et Isaac et comment ont-ils été décrits au fil des siècles ?

Bien des hypothèses ont été élaborées sur la relation d’Ismaël et Isaac, mais la Bible n’en parle guère. Ils n’échangent jamais un mot et ne se retrouvent ensemble qu’une fois, des années après qu’Ismaël a été expulsé, pour enterrer leur père. Il est intéressant de noter que la Bible inverse l’ordre des naissances en mentionnant Isaac avant Ismaël : « Et Isaac et Ismaël, ses fils, l’inhumèrent dans la grotte de Makpéla » (Genèse 25:9). Cette inversion est significative lorsqu’on compare ce récit à celui de cette fratrie plus conflictuelle que forment Esaü et Jacob. L’inversion « Isaac et Ismaël » semble décrire les deux frères agissant en accord et à l’unisson avec le plan préalable de Dieu selon lequel le frère le plus jeune supplante son aîné.

Bien que cette rivalité entre Ismaël et Isaac n’apparaisse ni comme le résultat d’une volonté divine, ni explicitement dans le récit biblique, la Bible semble bien accorder sa préférence à Isaac. Il faut ajouter que, souvent, quoique pas toujours, les rabbins des époques antique et médiévale, tout comme les Pères de l’Eglise, décrivent Ismaël de façon négative. Dans les explications rabbiniques quant aux raisons de Sarah d’exiger l’expulsion de Hagar et Ismaël, l’aîné d’Abraham est décrit comme un assoiffé de sang et un fornicateur. L’accumulation d’images négatives appliquées à Ismaël rend difficile de l’envisager sous un angle positif face à Isaac, le fils élu à travers lequel Dieu maintient l’Alliance avec son peuple.

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Le désir authentique de promouvoir l’idée de la confraternité des communautés politiques et religieuses est certes louable, mais cette rhétorique fait apparaître une relation marquée par le conflit : l’évocation des deux frères bibliques, paradoxalement, sabote l’intention pacifique. Bien que le récit biblique ne parle pas d’hostilité entre les deux frères, les traditions exégétiques juive et chrétienne les placent en opposition directe. Dans la tradition juive, Ismaël représente l’archétype du non-juif et du véritable Arabe. Il est opposé à Isaac, l’élu – qui figure le peuple juif – et, dans les premières sources chrétiennes, Isaac représente la nouvelle alliance spirituelle, par opposition à Ismaël, qui représente l’alliance passée, la luxure, le péché et l’obscurité.

Évoquer le récit biblique dans lequel l’aîné d’Abraham, Ismaël, est banni de la maison de son père, sans mentionner les descriptions juives et chrétiennes plus tardives de ce personnage, n’est pas d’une grande utilité pour promouvoir la reconnaissance et la compréhension mutuelles. A minima, une telle approche maintient des conceptions erronées profondément ancrées sur l’islam et, d’une certaine façon, elle aggrave les antagonismes qu’elle prétend réduire. Dès lors, on pourrait reconsidérer la façon dont nous faisons usage de la relation entre Ismaël et Isaac pour éclairer des problématiques contemporaines, d’autant plus quand l’héritage d’Ismaël dans les traditions chrétienne et juive est relativement dénigré. En d’autres mots, tant que nous n’avons pas modifié notre perception d’Ismaël, il est difficile – quoique pas impossible – aux juifs et aux chrétiens, de le considérer sur un pied d’égalité avec Isaac.

La juxtaposition d’Ismaël et d’Isaac comme substituts de l’islam et du judaïsme, respectivement, induit en erreur dans la mesure où, dans la tradition musulmane, les deux fils sont considérés comme des prophètes et tenus en haute estime – tous deux vivent sous la tente d’Abraham. Lorsque, néanmoins, nous utilisons Ismaël comme symbole des musulmans, nous entretenons un malentendu sur le rôle joué par Isaac dans la tradition musulmane.

Si nous devrions éviter l’utilisation symbolique d’Ismaël et Isaac, il pourrait néanmoins être utile de considérer que les deux fils sont également sacrifiés – l’un dans le désert aride et désolé, l’autre par le couteau fermement et volontairement tenu –, tous deux pratiquement sacrifiés en obéissance à un ordre de Dieu. On peut alors aisément imaginer leur conversation dans la grotte de Makpéla…