Lettre à la beauté

Chère Beauté,
Quelle pression de vous écrire…
Me voilà à peser chaque mot pour tenter désespérément de me hisser à votre hauteur.
Regardez, l’effet que vous me faites, à peine l’été annoncé, que déjà mon moi doute !
Et d’abord dans cette lettre, faut-il vous tutoyer ou vous vouvoyer ?
Si, là, je vous propose: vouvoyons-nous, vous voyons-nous? C’est peu probable. Mais pour autant, si j’ose la familiarité, et que je te tutoie, il y a fort à parier que je te tue toi…

On vous dit souvent cruelle et insaisissable, voilà qui l’illustre parfaitement !


D’ailleurs, malgré votre glaçante cruauté, chère beauté, parvenez-vous tout de même à vous regarder dans le miroir ?
Ne vous arrive-t-il pas parfois de pâlir devant votre propre reflet?
Et ne vous perdez-vous pas parfois, comme tout le monde, devant votre beau teint ?

Pourtant, on sait que la beauté est un soleil qui nous brule les ailes dès lors qu’on commet le moindre Icare. Mais le goût des Hommes pour
les idéaux est irrépressible.
Autrefois, si par malheur, mon beau différait de son beau, cela pouvait mener au tombeau.
Aujourd’hui si ma beauté ne vaut pas ta beauté
je suis pris d’une furieuse envie de saboter.

Force est de constater que la beauté nous divise plus qu’elle nous unit. Il suffit de voir à l’échelle d’une génération: le beau du bobo, n’a plus rien à voir avec le beau du baba… et le dire, c’est le b.a.-ba.

Seulement depuis toujours, immatures que nous sommes, c’est tout de même derrière elle, la beauté, qu’on court… à nos risques et puérils.

Elle, qui fait à ce point tourner l’esthète qu’on tente même à présent de nous l’imposer par la force! Voyez les canons de beauté pointer à chaque coin de rue. Tous ces mannequins, dont on dit que ce sont des bombes, avec un regard qui tue, et qui donne envie d’aller droit obus !
Alors remplissez les canons de beauté d’un peu de poudre aux yeux, complétez de quelques mèches, et le mélange sera explosif !
Pourtant dans un monde de beauté il n’y aurait dû y avoir que des armes honnies.
Mais à force de sommations, on a fini par tomber dans le panneau, nos pupilles ne font plus de résistance. Nous autres moutons, n’avons pas totalement perdu la guerre, mais avons déjà perdu plusieurs bétails.

Oh mirage mon beau mirage, que reste-t-il de la
beauté ?
Que reste-t-il de votre mystère, à l’heure où l’on
veut tout expliquer ?
Que reste-t-il de votre hasard, à l’heure où l’on veut tout contrôler ?


Peut-être un espoir? Celui que quelqu’un vous croise un jour, par chance, chère beauté, et qu’il répande enfin la grande nouvelle: « la beauté, je l’ai vue et ce n’est pas du tout ce que vous croyez ! »

Tendrement,

Michaël