MONOLOGUE DE JEAN-BAPTISTE

Avec humour et sérieux, l’écrivain Catherine Siguret s’est plongée dans les Évangiles pour imaginer ce que pourrait être la parole de Jean le Baptiste, ce cohen observant qui devint l’un des plus grands agitateurs de son temps et baptisa Jésus avant de payer ses choix de sa vie.

C’est ’est avec le cœur empli d’amour évidemment que je viens vers vous, mes très chers Frères et Sœurs, énoncer malgré tout quelques rudes vérités au sujet du succès interplanétaire de mon cousin dans l’entreprise baptismale dont je suis l’unique et seul instigateur, d’où mon nom Jean-Baptiste, alias Jean-le-Baptiseur, à ne pas confondre avec Jean-l’apôtre, mon homonyme. Vous devez connaître mon cousin de nom (Jésus) : il a marqué les esprits par sa crucifixion. Nul n’a en revanche fait tout un plat du fait qu’on me coupe la tête, deux ou trois ans plus tôt, à la demande de la fille d’Hérodiade, dite Salomé, alors qu’on l’a apportée encore chaude au festin du roi Hérode. Je suis mort comme j’ai vécu : modestement, sans attirer l’attention sur ma personne. Mais quand Tenou’a m’a demandé de raviver des souvenirs vieux de deux mille ans, une forme d’amertume m’a étreint : on me demande qui je suis, alors que Jésus, c’est moi qui l’ai baptisé1 ! Et avant lui, j’avais baptisé des milliers d’habitants de Jérusalem et alentours venant à moi au bord du Jourdain pour se voir lavés de leurs péchés par immersion ! Jusqu’en Égypte, j’étais connu! Cette idée m’était tout droit venue de mon enfance, suite à une forme de traumatisme infantile car mon père Zacharie, prêtre au Temple, sacrifiait des animaux pour purifier les hommes de leurs crimes et délits : qu’au sang, je préfère l’eau, je ne vois pas qui pourrait m’en jeter la pierre !
Je suis né peu avant Jésus, je ne sais plus trop l’année exacte, tandis que l’on a fait de celle de sa naissance le point de départ du calendrier civil international. Le très bel archange Gabriel est venu annoncer à mon père au Temple2 que j’allais naître de ses œuvres alors qu’il n’était plus tout jeune et ma Maman Elisabeth pas davantage. Mon père en est resté muet! Il n’a même pas pu répéter le message3 qui l’avait laissé aussi pantelant de joie, et n’a recouvré la parole que pour dire à ma naissance le prénom qu’il voulait me donner : “Jean”. C’était aussi le prénom que voulait me donner ma mère, c’est un signe : mes parents s’aimaient. Je le souligne parce que le même archange Gabriel a annoncé la naissance de Jésus à Marie, la sœur de ma mère (vous devez la connaître, au moins de vue, elle porte toujours un voile bleu sur les photos) alors qu’elle était vierge et ne connaissait aucun homme, pas même Joseph. Du coup, je me sens moi l’enfant de l’amour “qui enlève le péché du monde”, et pourtant, c’est mon cousin le Messie, un comble !
Jusqu’en l’an 29, où je suis devenu prophète en mon pays avec cette petite industrie de baptêmes, j’ai vécu tranquillement à la façon des Esséniens, stricto tel qu’Élie le messie annoncé par Isaïe4 : je clamais dans le désert (N.D.L.R. pas loin d’Ein Kerem), couvert d’un vêtement en poils de chameau, un pagne autour des reins, me nourrissant de sauterelles et de miel sauvage5. La vérité ? J’adorais ! C’est là et dans cette tenue que me représentent Léonard de Vinci, Raphaël (qui, sympa, m’a laissé mes phylactères) ou Caravage, beau gosse une main tendue vers le ciel et l’autre tenant le roseau que je ne quittais pas à l’époque, terminé d’une petite boucle en forme de croix chrétienne, petite licence artistique parfaitement anachronique puisque de Chrétiens il n’y avait pas avant le christianisme, évidemment. Quelle sauterelle m’a piquée pour que j’abandonne cette vie ? Je ne sais. Le sentiment d’un profond égoïsme, de manquer à ma mission prophétique, de trahir la parole donnée à mes parents? J’avais de bons amis, Simon, André, Jacques, Jean, qui faisaient les VRP avec une force de conviction incroyable, au point que Jésus himself a débarqué un jour de sa Galilée natale au bord du Jourdain pour se faire baptiser. Première réaction d’élémentaire bien-séance entre Messies comme entre cousins, j’ai commencé par dire “C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi6 “. Que nenni, il a répondu en gros. Là-dessus, Jésus se baigne, comme tous les autres avant lui, et qu’est-ce que je vois ? Les Cieux s’ouvrent ! Une colombe en descend et s’attarde sur lui, c’était l’Esprit saint ! Et la Voix dit : “Celui-ci est mon fils, le Bien Aimé qui a toute ma faveur7 ”. Que te dire ? Sinon qu’avec le paquet de Saducéens et Pharisiens que j’avais baptisés avant, je l’ai trouvé un peu raide, l’Esprit saint ! Et le pire, c’est que je ne peux en vouloir qu’à moi-même, car il m’était arrivé de dire, prophète comme je suis : “Il vient après moi celui qui est plus fort que moi et je ne mérite pas de me courber pour délier ses chaussures (N.D.L.R. c’est une expression de l’époque). Moi je vous ai baptisés avec l’eau mais lui vous baptisera avec l’Esprit saint8 ”. Un jour, j’ai aussi péché par modestie, en disant que non, je n’étais pas Élie9 . Qu’est-ce que vous voulez faire après une aventure pareille, à part mourir, et c’est d’ailleurs, par la grâce de Dieu si l’on peut dire, ce qui m’est arrivé, complètement par un autre biais.

“COUSIN, MERCI !”

Les destins de Jésus et le mien ont commencé de s’éloigner dès après cet épisode du baptême, non sans que Jésus ait embarqué tous mes amis susnommés, qu’il appellerait bientôt “ses” apôtres, complètement saisis par cette irruption de Colombe ; les gens sont très impressionnables. L’Esprit saint a tout de suite éprouvé Jésus en l’emmenant quarante jours et quarante nuits dans le désert pour le soumettre aux tentations du démon, qu’il est mieux pour tout le monde que je ne détaille pas car même les Évangiles ont préféré s’en tenir aux gracieuses ellipses. Et tandis que j’étais moi mis aux fers par le roi Hérode, qui vivait dans la hantise de ma popularité galopante, Jésus a filé en Galilée pour reprendre à son compte l’entreprise baptismale. Ainsi, un jour que certains de mes disciples sont passés devant Jésus en train de manger et boire entre amis frais baignés, tandis que j’exigeais moi jeûne et sobriété, ils ont demandé langue pendante en quel honneur le régime diététique en vigueur chez lui était à ce point différent du mien. Jésus a lâché l’une de ses légendaires phrases lapidaires : “Vous aurez bien le temps d’être triste quand le moment viendra”10. D’ici ma mort, la bamboula, et après moi, le déluge ! Un fin politique. Dans l’immédiate foulée, il s’est illustré par un tas de miracles aussi : faire remarcher les paralytiques, ressusciter une petite fille, guérir la belle-mère de Pierre, réussir une guérison collective de psychotiques11, toutes nouvelles dont je me réjouis, mais qu’il a tenu à me faire porter jusqu’à ma prison, avec ce message : “En vérité, je vous le dis, parmi ceux qui sont nés des femmes, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean-Baptiste”12. Ça me libérait d’un poids, mais mental seulement car pour le reste, j’étais toujours au pain sec en prison. Jésus décida toutefois d’une retraite en signe de la plus grande affliction pour mon sort, en compagnie d’un tas de gens car il faisait pénitence en groupe, c’est une façon de voir les choses, mais ayant sous-estimé le nombre de ses amis, il a “dû” multiplier les pains et les poissons13 pour nourrir tout le monde. Ô miracle (de plus). Alors que dire de tant d’empathie ? Sinon : “Cousin, merci !”

ET LA VOIX DIT : “CELUI-CI EST MON FILS, LE BIEN AIMÉ QUI A TOUTE MA FAVEUR”

Je suis donc mort parce qu’Hérode voulait faire plaisir à la fille d’Hérodiade, qui a demandé à sa mère ce qui lui ferait plaisir à elle : la tête de Jean-Baptiste, a répondu Hérodiade, qui me détestait autant que son mari parce que j’avais critiqué leur mariage (elle avait été la femme de son demi-frère, je n’estime pas ça net-net du point de vue halakhique). À quoi ça tient, la vie de Messie… Ma “décollation”14 avec ma tête posée sur un plateau a été immortalisée, si l’on peut dire, par Caravage en 1607. De moi, on a au fond retenu en images le pire de ma vie, ce banquet sanguinaire, et le meilleur, mon quotidien de métèque, de juif errant, de pâtre grec, avec ma peau de bête et mon roseau, avant ma banqueroute Baptêmes et Cie. Une postérité m’a toutefois été assurée par quelques milliers de fidèles, bénis soient-ils, les Mandéens, qui ont quitté la Judée après la destruction de Jérusalem en 135, pour s’établir jusqu’encore récemment entre le Tigre et l’Euphrate, aujourd’hui vers l’Irak et un peu en Iran. Ce mouvement baptiste tend à décroître, mais enfin, c’est tout de même un hommage qui fait chaud au cœur. Me reste une autre satisfaction toute personnelle : je suis la seule personne de tout le calendrier du cousin dont on fête à la fois la date de conception, le 23 septembre (ah, l’amour !), la date de naissance, le 24 juin15, et la date de décès, le 29 août. Pourtant, que l’on songe à cette fête décrétée le jour où les jours raccourcissent quand on fête celle de Jésus le jour où ils rallongent, avec un tapage assourdissant, et l’on pourrait y voir une injustice supplémentaire… Alors, amer, Jean-Baptiste, allez-vous dire ? Vous pourriez le croire. Mais j’ai juste tenu à dire la vérité, pour une fois qu’on me ressuscite. Car c’est tranquille comme Baptiste (moi-même) que je retourne au presque oubli où je vis en paix, et le plus heureux des hommes morts, hors cette brève sortie de ma torpeur. La raison de mon bonheur ? Elle est simple : jamais, à aucune époque, un être de cette terre n’a été tué en mon nom. Ken Yehi Ratson [Ainsi soit-il], je vous aime !

Jean-Baptiste (tout court. J’ai été sanctifié sur le tard et “saint” fait un peu pompeux)

Propos recueillis par mon ghostwriter, Catherine Siguret, auteur de livres et pièces de théâtre, scénariste. Tous les faits ici énoncés, biographiques ou historiques, sont réels. On se reportera aux Évangiles de Luc, Mathieu, Jean et Marc, ainsi qu’aux Actes des Apôtres.

1. Marc, 1, 9 ; Mathieu 3, 13.
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2. Luc, 1, 36.
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3. Luc 1, 15 à 22.
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4. Isaïe, 40, 3.
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5. Isaïe, rappelé par Mathieu 3.2.
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6. Mathieu 3, 13.
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7. Mathieu 3, 17.
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8. Marc 1, 7.
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9. Jean, 19, 34.
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10. Mathieu 9,14.
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11. Mathieu 8 à 9.
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12. Mathieu, 11, 11.
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13. Mathieu 14, 13.
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14. La Décollation de saint Jean Baptiste.
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15. C’est bien MA fête, le 24 juin, et non celle de Jean
l’apôtre évangéliste, qui est le 29 décembre.
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  • Stéphane Habib

LETTRE DE GAMLIEL À PAUL DE TARSE

C’est désormais une tradition dans Tenou’a : forts de leurs lectures et de leurs réflexions, certains de nos contributeurs se mettent dans la plume de personnages illustres, réels ou fictifs, pour nous livrer leur pensée imaginaire. Le psychanalyste Stéphane Habib prend cette fois les mots de Gamliel, Sage de la mishna, qui fut, selon les Actes des Apôtres, le maître de Paul, alors Saül, qui deviendra plus tard l’un des bâtisseurs du christianisme.

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