Petit éloge du grand laid

© Atar Rabina– Courtesy Zooza Gallery

LA LAIDEUR, ON LA CACHE, ON L’ÉTOUFFE.
Vite, on l’enferme. Plus que la mort. Tartuffe du goût, aveugle de rien si ce n’est de sa propre hypocrisie lorsqu’on la célèbre artificiellement, aussi. De la même façon qu’il y a chez l’humain une fascination pour le morbide, il existe en nous une fascination naturelle pour la laideur. Au fond, peut-être qu’on l’encense tout en la fuyant, certes pour l’exorciser mais surtout parce que, dorénavant, elle fait vendre. Quelques-uns l’ont, en effet, mise à la mode quand ils en étaient autrefois les juges les plus sévères.

Ainsi, on pousse vers la lumière quelques inconnus, ni beaux, ni vraiment brillants, ni trop laids, stars d’une année, en couverture de brûlots et d’éditions plus sérieuses qui préconisent des conseils minceur et jeunesse tout autour d’éditos appelant à vivre pour soi en embrassant ses complexes. Le corps mondain aime toujours se croire et s’afficher plus ouvert d’esprit, bien qu’il rejette aussitôt le profane de la scène au poulailler. Il vante à la fois la différence et le banal et chasse vite le trop incongru, de sorte qu’il déguise le médiocre, très contrôlé, très encadré, en une terne laideur. Ce subterfuge appâte le chaland étourdi mais ne trompe pas l’esprit critique : la laideur n’est jamais fade. Dans le même temps, on flanque des airs hagards et de faux boutons à des modèles qu’on enlaidit pour mieux les transfigurer à l’aide d’accessoires de luxe. Rien n’est réinventé, ces artifices-là ne compromettent pas l’image du beau, ils l’aident à rayonner plus fortement encore. La laideur, lorsqu’elle est monétisée, n’ébranle rien : ni notre manière de l’appréhender, ni les canons de notre esthétique. On ne sait plus si sa louange publique relève d’une réclame à assumer notre imperfection ou d’un fort encouragement à consommer pour en détourner l’attention.

Ce doute-là compte. Il compte car il dénature la laideur. Là, elle aussi, elle est abîmée, elle succombe où au fond, paisible, elle ne s’embarrassait d’aucune superbe. Elle était incomprise, elle l’acceptait. Elle était traitée de monstre, elle l’acceptait. Elle était mal aimée, elle l’acceptait. Or, désormais, on la considère en la maquillant et, de fait, on lui ôte son humilité, on l’annihile, on la tue. Pourtant, elle n’a pas vocation à être travestie, elle qui existe pour être confrontée, usée, puis dépassée.

La laideur, l’absolue, mérite un éloge. Je l’aime parce qu’elle est une école élémentaire. Elle m’apprend le beau, elle m’apprend la valeur. Elle m’enseigne à dépasser la vanité et à aller chercher l’essence, à cultiver le charme. À creuser, tant pour s’y trouver que la vérité. En tout cela, la laideur est d’une infinie noblesse. Si, de prime abord, l’on peut sembler s’attacher à de piètres objets ou à des personnes jugées peu avantageuses, on découvre néanmoins, à force de les transporter avec nous ou en nous, qu’ils instillent et délivrent peu à peu une véritable beauté. La laideur, en se fanant, laisse toujours place à une nouvelle qualité. En s’estimant à tête de chou, as de pique, ou petit pou, l’on cherchera souvent à compenser ses faiblesses par d’autres talents. C’est la laideur qui nous fait quand c’est le beau qui nous flatte. Autonome et fertile, elle crée; protéiforme, elle nous interroge. Comment savoir ce qu’est le juste ou le sublime si l’on ne se confronte pas à la laideur, la sienne d’abord, celle des autres ensuite ?

La laideur glisse ainsi sur les choses, s’affiche sous différents visages mais siège plus que tout dans des comportements qui manquent de vertu. Dans ceux-ci, elle y gouverne de tout son pouvoir et révèle tout son sens : elle est vitale. Elle est vitale car elle éprouve notre capacité intérieure à la reconnaître et à la combattre, à progresser et à rêver d’idéal subjectif, à être résilient face à l’impératif de se changer. Qu’on ne se méprenne pas, la laideur est souvent la prémisse d’une réforme personnelle et courageuse, quand son absence signale, au mieux une inconscience, au pire une indignité volontaire. La chance de la laideur réside alors dans sa capacité à devenir meilleure, belle, puisqu’en m’appartenant tout à fait, je peux la choisir et l’arranger. Elle est une beauté à conquérir si elle est déshabillée.

Dès lors, ce ne sont pas que l’éducation ou les règles sociales qui nous aident à nous détacher de nos laideurs, c’est l’introspection, sans fard ni apprêt, à laquelle elles nous invitent et les choix personnels qui en découlent. La laideur est un processus, une voie vers le beau et le droit, et c’est à cause de la lâcheté de beaucoup à ne pas se regarder pour se juger, que la laideur devient vulgaire, pornographique. Pornographique car elle est portée fièrement très haut par de très petits. En cela, elle se confond avec l’horrible puisqu’elle ne souffre plus d’une quelconque remise en question, elle est dévoyée, vidée de sa substance, lorsqu’on la pétrifie dans l’affreux.

À dire vrai, sans la laideur, pas de balagan – ni celui des êtres, ni celui du monde. Il n’y aurait pas eu d’étoiles sans joyeux chaos, pas de survie de l’homme sans l’élan créatif de l’enfant. Le balagan signifie encore plus, il est le présage d’un renouveau qui à force de se cogner, de s’écharper, tout contre la laideur, se retrouve constamment réinventé. Sans elle, il n’y aurait que le vide et l’ennui, la beauté parfaite et l’ordre. Dans quels interstices alors existerait la vie et quelle valeur aurait-elle ? Elle deviendrait un ersatz où l’idée même de satisfaction vaudrait moins qu’un énième songe issu des paradis artificiels. En réalité, ce sont tous les ascenseurs émotionnels et les sentiments contraires et contrariés qui, en s’affrontant en chacun, nous laissent des blessures mortelles et nous révèlent un beau. C’est l’expérience des laideurs qui me montre ce que sont la vraie tranquillité et le calme et me permettent de les apprécier quand, de manière éphémère, j’y accède à la fin d’âpres batailles.

Si elle est difficile à embrasser, la laideur nous fait tendre davantage à la promesse d’une beauté plus grande, et surtout plus vraie. Alors, oui, je rends ses grâces à la laideur, souvent tronquée et injustement dépréciée.