Doudounes et body shaming

Bienvenue dans cette nouvelle Revue des réseaux ! Dans cette édition estivale, je vous propose une promenade dans cette drôle d’époque qu’est la post-modernité. Nous y croiserons le pape (en doudoune), de nouveaux prédicateurs et les femmes qui ont marqué Cannes, et pas pour leurs robes. Euh si, aussi.

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La revue des Réseaux de Julia Lasry

LE PAPE EN DOUDOUNE

Nous allons démarrer par un bref exercice de mémoire. Ou de visualisation, pour les moins connectés d’entre nous. Visualisez le pape. Visualisez-le dans une longue doudoune oversize, emmitouflant son corps d’une succession de bourrelets lisses et duveteux d’un blanc immaculé, assortis à sa calotte. Le commun des mortels ne le sait pas, le vêtement est signé Balanciaga. Autour du cou, une lourde croix argentée, plus grosse que de coutume pour le très saint-père (car plus proche de celle de Tupac que d’un souverain pontife), mais relativement à son engagement, ça se tient… Vous voyez le tableau ?

Vous n’êtes pas les seuls. L’image a fait le tour du web, semant la zizanie auprès de commentateurs, louant l’originalité d’un pape audacieux, ou regrettant ce pas de côté disgracieux. La supercherie n’a pas duré : l’image est truquée, réalisée par un quidam avec Midjourney, un logiciel d’intelligence artificielle fabriquant des images hyperréalistes à la demande. Bien sûr, on n’a pas attendu l’IA pour se moquer du pouvoir religieux et politique (on a aussi vu Emmanuel Macron en éboueur dans les rues de Paris, lors des grèves). Mais ce buzz raconte une époque qui reste fascinée par le pape… tout en désagrégeant l’hégémonie des pouvoirs institués.

CROIRE OU NE PAS CROIRE

La prolifération d’images de synthèse ne fait que commencer, brouillant le réel et la fiction, changeant notre rapport à une information délégitimée. En ligne, peut-on parler de vrai et de faux, quand les croyances personnelles scindent les débats ? L’ère de la post-vérité nomme un nouveau rapport à la connaissance, où la croyance l’emporte sur le vrai. Un paradigme qui rappelle la religion, dans sa forme la plus archaïque, du moins. Dorénavant, sur les réseaux, on se demandera quoi croire, comme on se demande si on croit en Dieu.

Cette image me fait cogiter sur les articulations entre foi et numérique. Le n° 39 d’Usbek & Rica, « Les Nouvelles Routes de la foi » n’y est pas pour rien. « Sur internet, les discours religieux s’autonomisent (…) et empruntent davantage au clickbait (l’action de vouloir faire cliquer) qu’à la vulgate : “il y a une toute nouvelle population qui accède à la parole (…) et qui exprime une polyphonie de discours religieux, avec un effritement de la légitimité des autorités instituées” » explique Stéphane Dufour, professeur en infocom, cité dans « De Jérusalem à TikTok, une Brève Histoire de la prédication ».

INFLUENCE À DOUBLE SENS

Évidemment, comme nombre de nos pratiques intimes (l’amour, le travail…) l’expérience de la foi s’ancre dans les usages numériques. À première vue, cela peut sembler paradoxal, quand ceux qui prônent une pratique « bonne » de la religion, basée sur un retour aux sources, le font dans un cadre technophile (chabad.org, et autres influenceurs tradi/orthodoxes évoqués dans la précédente « Revue des réseaux »). Pourtant, les religions sont souvent à l’initiative de nouvelles technologies pour diffuser leurs discours. Imprimerie, télévangélies, tikthomélies. Pie XII avait d’ailleurs qualifié le cinéma, la télévision et la radio de « merveilleux progrès techniques » et de « dons de Dieu » (Lettre encyclique Miranda Prorsus). Qu’aurait-il dit de Midjourney ?

Toujours dans Usbek & Rica, je lis que les religions, vieilles comme le monde, auraient inspiré des mécaniques attentionnelles des réseaux avec la prédication. « Bien prêcher, c’est prêcher simplement, familièrement (…) Dès le départ, la prédication se singularise par une méthodologie et des codes spécifiques. Les premiers prédicateurs chrétiens, comme Paul de Tarse au ier siècle, “reprennent la tradition alors pratiquée par les Juifs, qui expliquaient les écrits de la Torah” ». Des codes pour captiver l’auditoire repris par politiques, médias et influenceurs, se battant pour l’attention du public. Et quand on sait qu’il y a des prêtres tiktokeurs, comme Matthieu Jasseron, suivi par un million de personnes, qui sèment la bonne nouvelle de Dieu en moins d’une minute : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

POST-MODERNITÉ

Ah, la post-modernité, ère qui régale de situations risibles, tels des bonbons d’ironie que croque le prolifique Joann Sfar sur Instagram (@joannsfar). Entre une séance d’expérimentation de Midjourney, où il affirmait : « quand une chose me terrifie, je plonge dedans », il offre des cases de BD autonomes. Dans une récente publication, intitulée Post-Modernité il se dessine au téléphone, les yeux écarquillés, recevant une invitation du Mémorial de la Shoah : « Sinon, le 10 juin à 16 heures, on te propose un TikTok Live sur la Shoah ».

LA RÉVOLUTION N’EST PAS UN DÎNER DE GALA

Mes réseaux sociaux étaient évidemment rapporteurs des moments forts du festival de Cannes. Si la révolution n’est pas un dîner de gala, ses consœurs (la colère, la dénonciation, la révolte) gravitaient autour de la Croisette. Flash-back.

1. Avant l’ouverture du festival, Adèle Haenel, actrice et emblème féministe, a annoncé dans une lettre à Télérama, largement reprise sur les réseaux : « J’ai décidé de politiser mon arrêt du cinéma pour dénoncer la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels et (…) la manière dont ce milieu collabore avec l’ordre mortifère écocide raciste du monde tel qu’il est ».

2. Pour l’ouverture des festivités, Maïwenn et Johnny Depp à l’affiche de Jeanne du Barry. La présence (et la standing ovation) de l’acteur a dérangé nombre de féministes (Lola Lafon, Camille Froidevaux-Metterie…). En cause, les accusations de violence contre son ex-conjointe, Amber Head et le lynchage dont elle a fait l’objet post procès. Pour creuser le sujet, il y a le documentaire de FranceTV, La Fabrique du mensonge qui montre comment les réseaux bouleversent la justice et participent à la diffusion de la misogynie.

3. Léna Situation, l’influenceuse de la Gen Z, s’est retrouvée dans un déversement de « méchanceté », moquée pour ses cuisses « trop imposantes » pour sa robe redcarpet. Appréciée pour son authenticité et parce qu’elle s’efforce de se montrer sans filtre pour véhiculer une image du corps trop souvent biaisée et néfaste ; elle a fédéré (malgré elle) toute une production de discours contre le body shaming et le commentaire libre du corps des femmes, de la part de gens à qui personne n’a rien demandé.

4. Acte IV : pour la remise de sa palme d’or, Justine Triet a tenu à s’exprimer sur le soulèvement exceptionnel des Français lors de la réforme des retraites et à défendre l’exception culturelle française mise à mal par la marchandisation du cinéma.

Des scènes de révoltes médiagéniques qui méritent bien nos 8 secondes d’attention.