QUI EST LE MESSIE DES LOUBAVITCH ?

La question du Rebbe Menahem Mendel Schneerson

C’est une tâche colossale que d’éveiller les consciences. Ce fut en son temps celle du Baal Shem Tov (1698-1760), fondateur du mouvement hassidique. L’âme du Mashiah lui étant apparue en rêve lui déclarant qu’il ne se révélerait au monde qu’une fois son enseignement répandu « à l’extérieur », à savoir dans l’ensemble du peuple juif, même chez ceux les plus « extérieurs », le Baal Shem Tov a orienté sa doctrine sur ce point qu’il considérait comme un ultimatum : Dieu se doit enfin de tenir sa promesse de délivrance !

Tout juif se doit dès lors d’œuvrer dans ce même sens. Chaque jour, chaque heure, chaque minute sont censés être optimisés dans le but de cette révélation, autrement dit: ce n’est plus aux juifs d’attendre le Messie, mais à présent c’est au Messie d’attendre les juifs !

L’expression employée par la Torah de Am segoula ne veut pas dire « peuple élu » comme généralement l’antisémitisme a voulu le traduire, participant de fait à l’agacement des nations, mais « peuple remède ». Car, bien davantage que d’une simple élection, ce peuple-là a hérité pour fonction de « soigner » le monde. Il est peut-être bon de rappeler que le Tikoun olam, littéralement « réparation du monde », est entendu comme gueoula, « salut ». Telle est la fonction du peuple juif, conduire à cette réparation ! Mais pour pouvoir « soigner » le monde, il convient d’être sain soi-même. Pour cela la nécessité d’un guide indiquant la marche à suivre – fonction même de Moshe qui libère les individus d’Égypte dans le but d’en faire un peuple « sain » pour devenir « saint », en recevant le remède des remèdes, la segoula par excellence, la Torah. Une fois le peuple juif devenu segoula pour lui-même, il pourra le devenir pour le monde. Telle est, rapidement résumée, la fonction messianique du peuple juif.

Le mouvement hassidique a essaimé très rapidement avec succès en Europe centrale au cours de la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe , formant des maîtres aptes à communiquer autour d’eux cette énergie du salut du monde, passant par son propre retour aux sources les plus profondes de la tradition hébraïque. Ainsi le Baal Shem Tov et ses disciples se proposèrent-ils de réinstruire un peuple pour la majorité rendu ignorant par les conditions terribles de sa perpétuelle survivance, de le réaccoutumer à sa tradition dans ce qu’elle possède de plus précieux, n’hésitant pas associer à l’étude du Talmud celles des sources de la Kabbale. Le mouvement hassidique se distingue en cela de l’orthodoxie classique qui, pour sa part, a toujours préféré laisser pour compte la mystique au profit de la seule halakha. Instruit de ce niveau profond, les juifs devaient être plus à même d’optimiser le retour à leur essence et, de fait, plus à même de répondre à leur mission, une mission progressivement abandonnée au cours des différents exils.

Le hassidisme a généré quantité d’écoles très différentes. Rabbi Schnéour Zalman de Lyadi (1745- 1812), troisième des successeurs du Baal Shem Tov, fut le fondateur de la hassidout Habad et de la dynastie des Schneerson. Il développa un courant fondé sur l’aspect intellectuel de la Torah – le nom Habad est l’acrostiche des trois mots Hokhma, Bina et Daat, que l’on peut traduire rapidement par « sagesse, réflexion et connaissance ». C’est ce mouvement qui prendra le nom de Loubavitch d’après un petit hameau situé en Russie entre Moscou et Smolensk, où viendra s’établir Dov Baer, successeur et fils de Schnéour Zalman, dès lors premier Rabbi de Loubavitch.

La dynastie des Schneerson comptera sept générations de Rabbis et toutes seront fidèles à cette même volonté de ramener les juifs à leur mission messianique, en commençant par militer pour un retour des juifs au sein des valeurs juives. Le dernier des représentants de la dynastie, le septième des Rabbis de Loubavitch, Rabbi Menahem Mendel Schneerson, installé à Brooklyn entre 1950 et 1994, année où il quitta ce monde, n’aura pas ménagé ses efforts pour répandre « à l’extérieur » les enseignements des secrets de la Torah, pour éveiller le peuple juif dans le sens de sa mission de délivrance. Cet « aller en avant » a été maintes fois reproché au mouvement Habad et le Rabbi Menahem Mendel Schneerson a compté de nombreux détracteurs, tant au sein du judaïsme orthodoxe classique (les Mitnagdim, « opposants ») qu’au sein d’autres courants du judaïsme orthodoxe hassidique. Ceci ne le découragea pas de pousser les juifs à se montrer prêts pour le Messie et à inciter Dieu à activer la phase finale de la Délivrance.

UN SYNDROME VIEUX COMME LE PEUPLE JUIF

Il est connu que le Messie est potentiellement présent à chaque génération. C’est un syndrome vieux comme le peuple juif. Une forme d’attachement à la Torah qui se focalise sur les figures de Moshe, d’Avraham, de Yaakov, de Yossef, de David ou celle encore de Shlomo comme autant de prototypes possibles du Messie. De même, depuis le Baal Shem Tov tous les Rebbiim hassidiques, que ce soient les Rebbiim de Satmar, de Belz, de Gour, de Viznitz ou encore de Breslav, pour ne nommer qu’eux, dès lors qu’ils dispensent un enseignement conséquent et qu’ils déploient une influence manifeste, sont considérés comme Messie potentiel dans le cadre de leur communauté sans que cela n’entraîne de débordement particulier. Cela est admis et fait partie du décor, c’est en somme de « bonne guerre », un peu à la manière de Rabbi Akiba qui, pour ses disciples, était celui qui les conduirait à la Délivrance. Akiba n’a pas été désigné à l’époque comme Messie mais, à la fin de sa vie, il a nommément désigné Bar Kokhba comme tel !

Dix générations après le Baal Shem Tov, sept après Rabbi Schnéour Zalman, il allait de soi que le dernier des Rebbiim Habad représentait doublement pour ses disciples cette Malkhout, cette « Royauté », nom de la dernière des dix forces de l’âme – dix forces de l’âme ou sefirot que symbolisaient justement les neuf successeurs du Baal Shem Tov et lui-même. Rabbi Menahem Mendel Schneerson était donc considéré par ses disciples comme le plus à même de permettre le dévoilement tant attendu, d’autant qu’il ne cessait d’affirmer que cette génération était précisément celle qui verrait de ses yeux la Délivrance et l’avènement messianique.

Les Mitnagdim, qui adhèrent également au principe selon lequel à chaque instant le Messie peut se dévoiler, sont en revanche contrariés par l’obstination avec laquelle les Hassidim Loubavitch cherchent à forcer la main de Dieu. Ils opposent à l’enthousiasme hassidique le principe talmudique selon lequel il n’est pas à la portée du peuple juif de précipiter son salut, seul Dieu en a l’autorité. Ce à quoi les Hassidim rétorquent que c’est là justement leur intention: ne cesser de rappeler à Dieu son autorité et son devoir !

Vu l’ampleur du succès de Habad et l’influence de la personne du Rabbi Menahem Mendel Schneerson dont les enseignements et les actions allaient précisément dans le sens qu’on est en droit d’attendre de la part d’un sauveur potentiel, à quoi il faut ajouter le traumatisme de la Shoah, souvent perçue dans le monde orthodoxe comme prélude obligé à la Gueoula, il pouvait aller de soi que Rabbi Menahem Mendel Schneerson incarne nommément ce Messie. De plus, le septième et ultime Rabbi de Loubavitch n’ayant pas de descendance – il avait coutume de dire que ses Hassidim étaient ses enfants –, et le cycle inauguré par le Baal Shem Tov semblant donc achevé, seule la Délivrance pouvait encore logiquement advenir.

SUSPENDU À UN ACCORD DU CIEL

Il n’en reste pas moins que si ses plus fervents disciples n’avaient plus aucun scrupule, durant les dernières années, à le désigner nommément comme Melekh HaMashiah, « Roi Messie », le Rabbi luimême refusa toujours de s’auto-satisfaire de cette désignation, s’opposant à maintes reprises en privé à des manifestations qui le désigneraient officiellement comme tel aux yeux du monde. Mais il va toutefois sans dire que Menahem Mendel Schneerson n’a jamais non plus exigé publiquement de ses Hassidim qu’ils cessent de le déclarer Roi Messie au sein de la communauté. Certains ont vu là une forme d’acceptation de sa part. Que comprendre ? Soit qu’il ne pouvait plus lutter contre le zèle des plus fervents, soit qu’il était finalement disposé à accepter la charge qu’on attendait de lui. Quoi qu’il en soit, cet homme remarquable semblait suspendu à un accord du ciel. Accord qui n’est apparemment jamais venu. Il convient tout de même de rappeler que si le Rabbi n’a laissé ni testament, ni directives pour sa succession, il a tout de même confié les « clefs » de la maison Loubavitch à son chauffeur Rabbi Haïm Yehuda Krinsky, lui-même partisan du fait que le Rabbi n’était en rien le Messie! Un coup dur pour les tenants de la messianité du Rabbi.

Vingt-trois ans après le départ de Rabbi Menahem Mendel Schneerson de ce monde, force est de constater que le mouvement Loubavitch est toujours d’actualité, entretenu par des Hassidim qui optent pour plusieurs variantes: ceux persuadés que Menahem Mendel Schneerson n’est pas mort, qu’il est toujours enfermé chez lui, au secret, attendant de se dévoiler enfin Messie; ceux qui sont convaincus que Menahem Mendel Schneerson est dans un autre monde attendant son heure pour revenir; ceux convaincus qu’il est dans cet autre monde de façon définitive; ceux qui, sans s’éloigner du mouvement Loubavitch, se remettent entre les mains de Dieu ; et ceux, enfin, qui se sont éloignés du mouvement pour aller attendre le Messie « ailleurs ».

Le fait est qu’à ce jour, les opposants du mouvement Habad se réjouissent de l’échec d’une des « candidatures » pourtant les plus opportunes à la messianité. Si le parfum d’hérésie est encore présent dans certains de ces esprits détracteurs, il va de soi qu’à la vue de ces milliers d’affiches, notamment en Israël ou dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn, représentant Rabbi Menahem Mendel Schneerson couronné et sous-titrée Melekh HaMashiah, il y a de quoi s’interroger sur le bienfondé d’une telle campagne se perpétuant tant d’années après que le Rabbi a quitté ce monde. Les plus virulents des détracteurs accusent les Loubavitch meshihistes (partisans de la messianité posthume du Rabbi) d’être les nouveaux Hassidim Breslav, qui vénèrent Rabbi Nahman de Breslav disparu sans successeur. D’autres, plus radicaux encore, les comparent à des chrétiens adorant un Messie ressuscité au demeurant toujours pas ressuscité! Scandale dans le scandale !

Au lendemain du 12 juin 1994, 3 Tamouz 5754, jour du décès du dernier des Rabbis de Loubavitch, la déception fut grande pour tous ses Hassidim, toutes options confondues. Il convient de reconnaître, après toutes ses années, l’immense mérite de cet homme extraordinaire qui, comme ses prédécesseurs, a consacré son existence à l’éducation du peuple juif, à répandre la Torah dans le monde « extérieur », animé d’une même ferveur à rappeler Dieu à ses promesses. Malgré toutes les épreuves subies, malgré toutes les critiques souvent injustes et calomnieuses, cet homme n’a jamais dérogé à sa mission d’éveilleur de conscience. Tous devraient pour le moins lui rendre cet hommage d’avoir proclamé qu’il est de la responsabilité du peuple juif de se construire comme tel. Oui, c’est une tâche colossale que d’éveiller les consciences, une tâche d’autant plus méritoire quand elle va jusqu’à demander de sacrifier sa propre réputation.