J’AURAIS VOULU ÊTRE UNE MESSIE

© Izabella Volovnik, Push and Pull, 2017, Pigment print on archival paper, H 160 cm
Courtesy Rosenfeld Gallery, Tel Aviv

Avez-vous déjà rêvé d’être l’Élu ? Que Dieu vous parle pour vous donner la mission d’accomplir de grandes choses sur Terre ? Que les grands personnages bibliques vous avaient donné directement le flambeau pour poursuivre l’histoire du peuple juif ?

Ce rêve, je l’ai eu, et j’ai même eu l’impression de le réaliser. Mais il ne m’a pas mené où je pensais. Au lieu de m’emmener en haut du Mont Sinaï, il m’a conduit à Sainte-Anne.

Thomas Szasz disait : « Si vous parlez à Dieu, vous êtes religieux. Si Dieu vous parle, vous êtes psychotique ». Cet état dans lequel j’étais, qui me donnait la conviction que j’étais venue sur Terre pour accomplir la mission divine, relevait finalement davantage du médical que du religieux.

Chercher une frontière entre expérience religieuse et psychotique revient à se questionner sur celle entre normal et pathologique. Il existe pourtant un véritable continuum entre ces deux aspects, qui explorent tous deux les questionnements existentiels qui nous traversent.

Un épisode psychotique peut, dans un sens, être un vrai remède aux angoisses existentielles. En effet, la certitude absolue qu’apporte la psychose peut permettre de calmer doutes et questionnements. Mais quels peuvent être les dangers de la certitude ? Le questionnement est au cœur du judaïsme, mais pourquoi avons-nous un tel attachement à la remise en question et au doute ? Par ailleurs, un délire mystique est aussi une expérience très solitaire ; où peut donc se situer la nécessité du collectif et de la communauté ? Il faut dès lors réfléchir à la juste distance que l’on peut trouver avec le mysticisme, afin qu’il soit, non pas un gouffre, mais un soutien grâce à la place du symbolique.

La psychose :
du doute à la certitude

Comme beaucoup, j’ai toujours été en prise avec de nombreux questionnements existentiels : Y a-t-il un sens aux choses ? D’où vient le Mal ? Est-ce que Dieu existe, et si oui, est-ce qu’il m’aidera quand j’en aurai vraiment besoin ? Après une longue dépression, ces questionnements se sont faits de plus en plus nombreux, et mon besoin d’y répondre est devenu vital. J’essayais de me raccrocher à ma croyance, qui m’apportait un brin d’espoir. Pourtant, croire est indissociable du doute, ce n’est donc pas suffisant pour apaiser des angoisses.

Un jour, je me suis réveillée et, d’un coup, je ne croyais plus. Je savais. Fini les doutes, les remises en question, j’avais enfin la certitude de ce que j’avançais. La certitude apporte un pouvoir sans limite. À la différence de Hamlet, le roi du doute, qui ne parviendra pas à avancer car inhibé par sa fameuse question « Être ou ne pas être ? », le psychotique est libéré de ce lourd fardeau. On peut donc définir le religieux comme celui qui croit et le psychotique comme celui qui sait.

Dans une crise psychotique, tout fait subitement sens, tout se connecte. Comme si on avait enfin trouvé la solution de l’équation, et que tous les éléments se reliaient pour former un tout cohérent et harmonieux. Une sensation que le mystère du monde est percé, et que nous avons la clef pour en ouvrir le trésor.

Soudainement, on comprend « sans effort, le langage des fleurs et des choses muettes » (Baudelaire, Les Fleurs du Mal). Cette Élévation est comme une envolée nécessaire, après avoir côtoyé trop longtemps les « miasmes morbides » de la dépression. Les études montrent que les thématiques religieuses sont très présentes dans un délire psychotique.

En reprenant les définitions de névrose et psychose, la psychose se distingue de la névrose par le fait que le sujet psychotique n’a pas conscience de son trouble et perd contact avec la réalité. À l’inverse, les sujets névrosés sont en permanence conscients de leur mal-être, de leurs angoisses et, par conséquent, bien en prise avec la (dure) réalité. Dans la psychose, on s’affranchit donc de la douloureuse névrose du doute, pour entrer dans les joies de la certitude.

Dans mon délire mystique, il m’était impossible d’accepter que j’étais « malade psychiquement », car je n’avais jamais été aussi sereine et sûre de moi. Je me sentais au plus proche de Dieu et enfin débarrassée de mes angoisses.

Pierre Janet, psychologue, philosophe et médecin français décrit ainsi, dans De l’angoisse à l’extase, la psychose : « C’est ce besoin de direction, cette recherche d’une influence protectrice et excitatrice qui, par les efforts et les doutes qu’ils déterminent, amènent les obsessions et les délires. À un certain moment, à la suite d’un certain abaissement plus grand de la tension psychologique, qui supprime la réflexion déjà défaillante, les personnes en phase de délire cessent d’interroger et de douter, ils affirment, ce qu’ils désirent, ils construisent un délire. »

La crise mystique et psychotique a donc ici une place de reconstruction du sens et nourrit le besoin de cohérence interne de l’individu, pour contrer sa désorganisation. Dans un sens, on peut voir que le motif religieux est utilisé pour calmer les angoisses et les incertitudes… mais à quel prix ?

Psychose et fin de l’altérité

Ce qui a été le plus douloureux dans cet épisode est que je me nourrissais quotidiennement de « religion » et que j’en perdais de vue sa fonction principale. En effet, si on reprend l’étymologie de « religion », religo, religare (« lier, attacher »), elle a pour visée de relier les êtres humains entre eux. Alors que l’épisode psychotique nous donne l’illusion d’être connectés au monde, il nous détache finalement des autres. Comme si on parlait une autre langue, avec d’autres références, sur une autre longueur d’onde, langue qui n’est plus audible par tout le monde.

Il existe d’ailleurs un symptôme de la psychose qui se nomme « glossolalie » : la personne parle un langage créé par elle-même, où le langage est décomposé et remodelé. Reniant l’outil de communication avec autrui, il s’enferme alors dans une communication intime. Qu’on appelle ce phénomène le « parler en langue » ou, dans la religion chrétienne, le « langage des anges », la communication mystique peut être lue comme un pont entre pathologique et religieux.

Durant mon hospitalisation, j’ai donc pris la Bible afin d’en faire ma propre interprétation, une forme de gematria en découvrant un sens dont moi seule avais le secret. Profitant du fait que la Torah laisse une grande liberté à l’interprétation, je lui faisais dire ce que bon me semblait et où toutes les évidences ne l’étaient que pour moi.

Bien qu’ayant trouvé un sens à ma vie et au monde qui m’entourait, je ne pouvais partager cette extase avec personne. Or, une illumination qui ne peut pas se transmettre perd tout son intérêt.

Une crise mystique n’est pas forcément psychotique. On peut réaliser l’existence de Dieu, mais tout en gardant une certaine humilité, en se sentant petit face au Grand Tout. L’expérience psychotique apporte au contraire une conviction inébranlable, une toute-puissance, qui rend impossible toute forme d’altérité.

La folie tient donc à cet isolement et à cette incommunicabilité de la pensée et de l’expérience. L’Autre n’a plus droit à la parole, car nous avons la certitude d’avoir la Raison absolue. La classique dialectique hégélienne « thèse-antithèse-synthèse » s’arrête donc à la première partie, car l’antithèse n’a plus sa place. Et pourtant, nous connaissons les dangers de la pensée unique…

Faire communauté permet de comprendre la nécessité d’être ensemble pour questionner les textes bibliques. Au contraire, se livrer seul à un travail d’interprétation comporte le danger de se noyer dans sa propre subjectivité. Justement, la tradition juive permet une interprétation et réinterprétation permanente de la Bible, mais cet exercice se doit d’être une expérience collective, une mise en dialogue. Le mouvement et l’enrichissement du texte prennent fin si on n’écoute qu’une seule voix et que la dialectique s’essouffle.

J’ai compris par la suite que l’extase mystique ne suffisait pas à la pratique d’une religion. Si on est seul à comprendre quelque chose, c’est peut-être que nous ne faisons pas le bon chemin. André Gide disait : « Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent ».

Et ensuite ? Que faire une fois redescendue sur Terre ?

Certains diront que c’était de la pure folie, et que c’est à balayer maintenant que c’est terminé. Il est pourtant essentiel d’écouter ce que le délire a à nous dire. Le plus dur n’est pas d’avoir une révélation mystique, c’est de la traduire dans le réel. La révélation mystique est confuse et, si on s’arrête là, elle reste un rêve dans la réalité. Décrypter un délire est comme décrypter une énigme.

Hospitalisée, je passais mes journées à mettre en scène les personnages bibliques à travers mes délires. Les prénoms des personnes qui m’entouraient étaient une occasion de faire revivre l’histoire de chacun des personnages. À commencer par le mien : Hannah. Si on écoutait bien ce qui se cachait derrière le discours délirant, ce personnage de Hannah était pour moi une occasion de réfléchir à cette angoisse de ne jamais parvenir à être mère. Elle était considérée comme « la folle » dans la Bible, car soupçonnée d’être ivre, pleurant sa stérilité, puis chassée du Temple. Je me suis dit alors que je portais bien ce prénom, moi-même internée à Sainte-Anne, que j’avais d’ailleurs rebaptisé Sainte-Hannah pour l’occasion. Les récits bibliques ne permettaient pas seulement d’exprimer mes angoisses, mais aussi parfois de calmer celles des autres. Je me souviens de ma voisine de chambre, Sarah, approchant la cinquantaine. Elle me disait qu’elle ne serait jamais mère. Je la rassurais en lui disant, avec une conviction inébranlable, qu’elle pouvait être sereine, car son homologue biblique avait eu un enfant à 90 ans.

Dans un sens, les textes bibliques et autres récits fondateurs permettent d’exprimer des questionnements existentiels, donnant des figures d’identification qui mettent en scène nos névroses. Il est pourtant nécessaire de garder une certaine distance face au texte pour saisir sa portée symbolique. En laissant place à l’interprétation collective, on peut ainsi éviter la fusion et la projection propres à l’expérience psychotique. On comprend donc bien pourquoi la religion juive valorise autant le questionnement, le doute, et les soirées d’étude collective : c’est un moyen de maintenir la polyphonie d’un texte, consubstantielle à toute pratique saine de la religion.