Ces images devenues symboles de la Shoah

L’extermination des Juifs d’Europe a été menée dans le secret : langage codé, effacement des traces, disparition des corps. Pourtant, la Shoah a aussi donné lieu à nombre de photographies puissantes qui sont devenues emblématiques des différentes étapes du programme d’extermination nazi : Nuit de Cristal (la synagogue d’Oranienburg à Berlin en feu), ghettos (l’enfant bras levés à Varsovie), déportation (la jeune fille au foulard, l’air terrorisé), camps de la mort (le portail « Arbeit macht frei », la cheminée d’Auschwitz), destruction (les piles de corps, de cheveux, de lunettes), libération (des squelettes vivants en pyjama rayé), survivants (des numéros tatoués, Primo Levi, Elie Wiesel), mémoire (Anne Frank, mémorial des enfants à Yad Vashem).

LES SURVIVANTS DE BUCHENWALD

La photographe américaine Margaret Bourke-White, qui accompagna le général Patton et son armée au printemps 1945, fut l’une des premières à documenter les crimes nazis et à montrer ces images d’horreur au grand public. « J’ai vu et j’ai photographié des piles de corps nus et sans vie, des squelettes humains dans des fours, des squelettes vivants qui allaient mourir le lendemain. L’usage de l’appareil photo était presque un soulagement. Il plaçait une légère barrière entre ma personne et l’horreur qui me faisait face. » Cette photo, immédiatement devenue preuve de la barbarie nazie et de la déshumanisation dont ont souffert les victimes, ne fut publiée qu’en 1960 dans le magazine LIFE.

L’ENFANT JUIF DE VARSOVIE

Cette image est l’une des 53 photos intégrées au rapport du général Jürgen Stroop, intitulé Le Quartier juif de Varsovie n’existe plus, qui rendait compte aux hauts dignitaires SS de la liquidation définitive du ghetto de Varsovie après son insurrection en avril-mai 1943. Après avoir fait partie de la documentation du procès de Nuremberg, cette photo est restée longtemps ignorée du grand public. À partir des années soixante, et surtout quatre-vingt, elle est de plus en plus utilisée pour illustrer des couvertures de livres et de magazines sur la Shoah ; au fil du temps, la photo est recadrée, le petit garçon isolé du reste de la foule, souvent extrait de son contexte historique. À partir des années 2000, l’image ainsi vidée de son histoire est récupérée, détournée et utilisée comme symbole de la victime universelle, y compris dans de scandaleuses comparaisons avec Gaza. C’est l’un des risques des photos devenues icônes : une perte de substance qui peut mener à l’inversion totale de leur signification.

LA JEUNE FILLE AU FOULARD

Le photographe juif allemand Rudolf Breslauer, déporté au camp de transit de Westerbork (nord de la Hollande), reçut l’ordre du commandant de tourner un film de propagande entre mars et mai 1944. Parmi les 95 minutes de rushes muets pré-montés, on voit des scènes de loisirs, de travail et de vie quotidienne, mais aussi des nazis en uniforme, la pagaille à l’arrivée d’un train rempli de Juifs, les portes d’un wagon à destination d’Auschwitz qui se ferment sur le visage, terrorisé et vide, d’une jeune fille portant un long foulard blanc sur la tête. Alain Resnais intègre les rushes de Westerbork dans Nuit et Brouillard, mais c’est en 1961, avec le procès Eichmann, que la fillette au foulard se transforme en icône, la victime juive de la Shoah, et que son image commence à circuler en plan fixe autant qu’en film. Dans les années quatre-vingt-dix, la tendance est à sortir les victimes du nazisme de leur anonymat. Un journaliste hollandais découvrit en 1994 que la fillette s’appelait Anna Maria « Settela » Steinbach. Elle avait été déportée à Westerbork puis assassinée à Auschwitz à l’âge de 9 ans. Elle était Sinti et non pas juive. D’un seul coup, Settela devint un nouveau symbole, celui du génocide sous-exposé des Sinti et des Roms.

  • Annette Wieviorka
  • Antoine Strobel-Dahan

Le hasard et la stupéfaction

Le 7 avril 1945, Meyer Levin, correspondant de guerre américain des agences de presse Overseas News Agency et Jewish Telegraphic Agency envoie une dépêche depuis Ohrdruf en Allemagne : « Nous avons désormais percé le cœur ténébreux de l’Allemagne. Nous avons atteint la zone des camps de la boucherie humaine que les nazis, dans leur terreur, voulaient nous cacher ». Avec son confrère français Éric Schwab, ils viennent de pénétrer dans un camp satellite de Buchenwald, Ohrdruf, premier camp nazi découvert par l’armée américaine.
En suivant le parcours de ces deux journalistes, l’historienne Annette Wieviorka propose, dans 1945. La découverte, de vivre les premiers moments de la découverte de cet événement inouï qu’on appellera bien plus tard Shoah.

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