PAROKHET : VISIBLES ET INVISIBLES

Dans chaque numéro de Tenou’a, le rabbin Delphine Horvilleur et le designer Élie Papiernik se réunissent autour d’un invité pour discuter et concrétiser un objet intellectuel ou un concept biblique. Pour cet exercice, nous nous inspirons à la fois de la havrouta – ce mode d’étude à plusieurs traditionnel du judaïsme, de la technique du pilpoul – gymnastique contradictoire des intellects qui permet d’élargir au maximum les champs de la réflexion talmudique, et de la méthode du brainstorming, en vertu de laquelle il n’y a pas de mauvaises idées a priori, et la créativité est encouragée par l’étude intéressée de toutes les pistes, aussi impertinentes soient-elles.

Lorsque débute un atelier, chacun a des pistes, des textes, des idées, chacun s’est imaginé où cela pourrait conduire et pourtant, à chaque fois, le résultat est autre, nouveau, loin, très loin de ce que nous avions anticipé. Pour cet atelier, Tenou’a se penche sur la Parokhet, ce rideau hérité du Temple de Jérusalem qui couvre l’Aaron haKodesh, l’Arche sainte dans laquelle sont entreposés les rouleaux de la Torah dans toutes les synagogues du monde.

L’espace le plus sacré du Temple, nommé « la Tente d’assignation » était composé de deux lieux distincts. D’un côté, Le Kodesh (le « Saint »), de l’autre le Kodesh Hakodashim (le « Saint des Saints », aussi appellé le Devir) dans lequel se trouvait l’Arche sainte, sorte de boîte recouverte d’or et surmontée d’un couvercle dans lequel était abritée la Loi. Des « barres » étaient placées en permanence aux extrémités de l’arche, comme un rappel du voyage de la loi à travers le désert. Entre ces deux espaces, était tendu le voile, appelé PAROKHET.

Seul un homme, le Grand prêtre ou Cohen gadol, pouvait faire coulisser ce rideau et pénétrer le Saint des Saints, une fois par an, au jour de Yom Kippour. Tout le reste de l’année, le rideau était fermé. Celui qui se tenait à l’extérieur du Devir ne pouvait voir l’Arche d’alliance qu’à travers le voile, comme le décrit le livre des Rois: (Rois 18:8)
« Les extrémités des barres étaient visibles depuis le Kodesh sur le devant du devir (Kodesh haKodashim) et elles n’étaient pas visibles de l’extérieur »
« Les extrémités des barres étaient visibles depuis le Kodesh sur le devant du devir (Kodesh haKodashim) et elles n’étaient pas visibles de l’extérieur » (Rois 18:8)

De nombreux commentateurs se sont penchés sur le paradoxe de ce verset: des barres « visibles et invisibles ». Comment est-il possible que, pour la personne qui se tenait hors du Saint des Saints, les extrémités de l’arche furent à la fois visibles et invisibles ?

La réponse est ainsi donnée dans le Talmud (Yoma 54a) : « Comment expliquer cette contradiction dans le verset du livre des Rois ? Les barres poussaient le voile de telle sorte qu’elles y étaient visibles comme deux seins de femme ».

La PAROKHET reposait donc traditionnellement sur les extrémités des barres de telle sorte qu’y apparaissent deux protubérances.

La PAROKHET imaginée par notre atelier est un rappel direct de ce verset biblique et de sa lecture talmudique. Les deux extrémités en bois du rouleau de la Torah reproduisent les deux barres de l’Arche, et repoussent, elles aussi le voile, qui les couvre en deux points différents.

Tendu à ses extrémités comme la toile d’une tente, ce voile pourrait être levé solennellement, au cœur de l’office, pour dévoiler la Torah qu’il abrite et protège. Il montre et cache à la fois, comme un écho textile du verset biblique. À travers lui, la Torah est à la fois « visible et invisible ».